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Another hero

19 Avr

Le résultat de notre travail sur l’icône avec Laure Limongi est en ligne sur le blog another hero…

 

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Le conte des gueux 12: gueux, petits et grands

19 Avr

Les gueux sentaient bien, entre la boue et les dérapages qu’ils risquaient de ne pas sortir indemnes de leurs études. Mais c’était de courageux petits gueux, ils étaient prêts à tenter l’aventure. Et puis ils étaient tout de même bien contents de s’être trouvés. On est déjà moins gueux quand on n’est plus isolé. Ils étaient maintenant un petit groupe qui pouvait manger des frites et parler d’écriture ensemble. Et après leurs journées de cours, en faisant griller des chamallows au dessus d’un braséro, ils se racontaient leur vie. Ils venaient de plus ou moins loin, de banlieue parisienne, de Marseille, ou du pays de Caux. Et les gueux étaient plus ou moins vieux. Les plus jeunes étaient tout juste diplômés. Les plus vieux comptaient par dizaines les années qui les séparaient de leur dernier passage à l’école. Certains avaient même connu les années 60. Mais la cohabitation se passait bien. Les plus vieux faisaient part aux plus jeunes de leur expérience. Les plus jeunes transmettaient aux plus vieux un peu de leur vigueur et de leur enthousiasme. La seule chose qui tracassait un peu les jeunes, bien qu’il n’osassent pas l’avouer était ceci: « Mais, quand même, à leur âge, serai-je moi aussi toujours aussi gueux? »

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Le conte des gueux 11 : le grand A

14 Mar

Le cours de la dryade Bui s’intéressait à la critique d’art. La dryade était très mince à force de descendre et monter les escaliers pour aller chercher les câbles qui faisaient défaut à son vidéoprojecteur. Forcément, pour critiquer l’Art, il fallait le regarder un peu. Devant le refus définitif du vidéoprojecteur de s’allumer, la dryade sortit d’un écrin un grand A en bronze doré qui avait l’air très lourd.  » Qu’est-ce que l’Art ? » demanda-t-elle, tenant l’espèce de presse papier devant ses yeux. L’objet luisait doucement et dégageait un certain mystère. La dryade le leur fit passer de main en main en les priant de faire attention. Et chaque gueux, le grand A entre les mains, dans une demi-transe expliquait ce qu’était l’Art pour lui. Hélas, le dernier petit gueux, d’un geste malencontreux  laissa tomber le grand A sur le pied. Cela lui fit très mal, mais heureusement, le A ne se brisa pas. Si les gueux avaient cassé l’Art, ils s’en seraient voulu, et cela aurait confirmé leur réputation de gueuserie. Les huit gueux valides accompagnèrent leur camarade boiteux jusqu’à l’infirmerie.

A

Le conte des gueux 10 : dame Mathey et le Graal

12 Mar

Les gueux décidèrent de se consacrer aux cours qu’ils arrivaient à comprendre. Ils se rendirent en sifflotant au cours de dame Mathey, qui devait leur raconter comment les évènements devenaient mythes. Ils prirent tous place autour d’une table ronde au centre de laquelle était posée une grande coupe à fruits. D’aucuns parmi les anciens étudiants de dame Mathey disaient que ce saladier était le Graal. Il était rempli de pommes, car, après tout, c’était la Normandie. Dame Mathey, de sa voix douce leur raconta comment Arthur, par la force d’imagination des peuples, d’un grand chef de guerre était devenu un roi de légende. » Au Moyen-Âge, le merveilleux était accepté comme faisant partie de la vie. Mais même aujourd’hui, à Brocéliande, il se trouve des gens pour chercher le roi Arthur. » Un des gueux lui demanda si elle l’avait cherché elle-même. Dame Mathey rosit et posa un regard nostalgique, sans répondre, sur la coupe à fruits. Les gueux, ne voulant pas interrompre sa méditation sortirent de la salle sans faire de bruit, et allèrent s’acheter des pommes au Carrefour City. Mais quand ils croquèrent dedans, elles n’étaient plus de simples pommes de supermarché, elles étaient des pommes de légende. Et même si le monde en doutait, le Havre aussi pouvait être une terre de légendes.

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Le conte des gueux 9 : divergence d’opinion

12 Mar

Devant le constat répété de l’illettrisme des gueux, le master de création littéraire était en effet devenu peu à peu un master d’humiliation littéraire. Ils n’avaient d’abord pas tellement protesté. Encore une fois, ils étaient des gueux, et l’humiliation était leur quotidien. Mais petit à petit, la constance des insultes qui pleuvaient sur leur dos courbé les incita à se rebeller. Ils relevèrent la tête et décidèrent de commencer à réfléchir ensemble à ce qu’ils attendaient de cet apprentissage. Entre autres choses ressortirent deux idées :  il fallait explorer le plus de chemins possibles d’écriture, écrire des chansons, des romans, des scénarios de films, de séries, de bd… Les gueux ne croyaient pas en la haute et la basse culture. Il ne croyaient pas en la hiérarchie. Forcément, s’il y en avait une, ils étaient tout en bas. A cette demande, Philéon le stylite, du haut de la colonne où il était juché pour méditer, n’entrouvrit même pas les yeux en laissant tomber sur eux ce seul mot : « Anti-littéraire. » Leur deuxième demande était de parler un peu de structure narrative, de la composition et de la genèse d’un texte. Cette fois ci, Philéon le stylite ouvrit les yeux et le regard qu’il posa sur eux leur donna la mesure de la déception qu’il éprouvait à leur égard. « Vous voulez des recettes de cuisine. Comme c’est vil. Moi, Philéon le stylite, je n’ai pas mangé depuis 1979. Allez donc faire des confitures et laissez la nourriture spirituelle à ceux qui la méritent. » Les gueux haussèrent les épaules et, laissant le stylite seul sur sa colonne, partirent casser une graine au Roi de la Frite.

Le conte des gueux 8 : la propagande du tzarevitch

25 Fév

Les gueux durent prendre une douche avant d’aller suivre le séminaire du tzarevitch Loskouty, ne pouvant se présenter à lui dégoulinants de gadoue. Le professeur plongea son regard bleu dans chacune de leurs paires d’yeux quand ils entrèrent dans la salle et les gueux se dirent qu’ils n’avaient pas assez frotté, et qu’ils restaient crasseux. Le professeur devait leur parler de propagande. Ils s’étaient un peu demandé dans quelle mesure cela avait à voir avec un cursus de création littéraire, mais en y réfléchissant, cela leur avait paru évident. La propagande était une manipulation du langage, et eux étaient ici pour tripoter les mots. Du tripotage à la manipulation, il n’y a qu’un pas et certains de leurs professeurs l’avaient franchi à de multiples reprises, répandant le bruit dans la région (et même au delà) qu’ils étaient illettrés. Il est vrai qu’ils étaient sales et sentaient mauvais et que quand ils tenaient un livre, leurs doigts y imprimaient des traces de gras, mais ils lisaient tout de même et près de leur lit s’amoncelaient les livres qu’ils avaient souillés de leur pattes huileuses. Les gueux ouvrirent grand leurs oreilles au discours du tzarevitch. Eux aussi voulaient jouer à propagander.

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Le conte des gueux 7 : le professeur ninja Ouallet

21 Fév

Dans la salle de classe où ils étaient assis ensemble, gueux et non gueux furent rejoints par le professeur ninja Ouallet, encapuchonné de noir. Le ninja leur fit signe de le suivre. Il les emmena en zone marécageuse, car après tout, cela ne manquait pas, au Havre. Il leur fallait serpenter entre des lacs de mémoire et d’oubli. Les étudiants en lettres étaient un peu habitués à ces zones mouvantes de la pensée et sautillaient au dessus de l’eau, légers, trouvant du pied des rochers ou des zones de terre compacte pour les soutenir. Les gueux trébuchaient, eux, et se mouillaient les pieds, quand ils ne tombaient pas carrément tête la première dans les flaques. Le nez dans la boue, ils avaient le sentiment d’être tombés bien bas, mais le ninja noir vint leur tendre la main et leur dit : « N’hésitez pas à vous rouler dans la boue de l’oubli. Tout est imbriqué, et là, vous trouverez peut-être votre mémoire, vous-même, les autres et le monde lui-même, qui sait ? » Alors, les gueux se roulèrent dans la boue (ils avaient l’habitude, après tout c’était des gueux), et leur professeur aussi, bien que la crasse n’adhérât pas à sa tenue de ninja, ce qui lui permettait de garder une certaine distinction.

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